La peinture chinoise de style xieyi 写意

En peinture chinoise, on distingue deux styles principaux, le gongbi 工笔, méticuleux et le xieyi 写意, litéralement: ‘’transcrire l’idée ou l’intention’. L’approche chan de la peinture suit le style xieyi.
Xie signifie simplement ”écrire” en chinois tandis que le caractère Yi ne peut être rendu, selon  F. Cheng, que par une série de mots tels que : idée, intention, désir, pulsion, conscience agissante, juste vision.
Cette peinture écrit l’esprit (des choses) au lieu de les décrire ou d’en reproduire l’apparence. Evoquant les « sons du cœur » ce style permet donc d’exprimer directement l’esprit des choses tel que l’artiste le perçoit intuitivement, avec son cœur, d’où l’adage ”le yi doit précéder le pinceau et le prolonge”. Cette intériorisation combinée aux souffles vitaux (Qi) et aux principes fondamentaux du vivant (Li) permet à l’artiste de dépasser le réalisme de la ressemblance et l’arbitraire d’une pure subjectivité.

L’une des caractéristiques principales du style xieyi est l’importance accordée au vide, laissant ainsi au spectateur un espace où donner libre cours à sa propre imagination. Et l’œuvre achevée n’est donc pas un univers clos, fermé sur lui-même mais au contraire doit rester inachevée ‘’ce qui permet d’introduire le devenir dans la peinture,, autrement dit l’esprit, la vie, d’insérer le temps dans un art de l’espace’’[1] 

Ce style xieyi exige un apprentissage proche de celui de la calligraphie, une maîtrise du geste parfaite pour obtenir une exécution spontanée, sans repentir possible.

Zhu Da: Poissons volants

Plus spontané que le style gongbi, le xieyi permet d’exprimer avant tout « l’invisible », c’est à dire plus qu’un sujet dans sa réalité, l’atmosphère d’un lieu ou d’une saison, l’énergie vitale d’une plante, le parfum d’une fleur, la majesté d’une montagne, mais aussi le chant d’un oiseau, la musique d’un cours d’eau, le bruissement du vent dans les arbres… Le grand peintre Qi Baishi commentait ainsi une de ses peintures: «On entend des grenouilles à des kilometres dans un ruisseau de montagne ». Une peinture de style xieyi est le reflet des sentiments poétiques de l’artiste en harmonie avec les éléments peints. Le célèbre peintre et poète Wang Wei disait : « Dans tout poème, il y a une peinture invisible; dans toute peinture, il y a un poème visible »

Un peu d’histoire

Ce style de peinture, plus récent que le style gongbi, est dès la dynastie Song (960-1279) devenu l’apanage des « lettrés » qui peignaient pour leur plaisir et l’opposèrent très vite à l’académisme des peintres professionnels qui s’illustraient dans le style gongbi.
Le XVIIe siècle vit, avec l’effondrement de la dynastie Ming et l’avènement des Qing, naître de grands maîtres du style xieyi que l’on a coutume d’appeler les Individualistes, notamment Zhu Da et Shitao, qui initièrent la révolte contre l’académisme Ming du milieu du XVII° siècle.

Zhu Da (1625-1705), « le génie du trait » comme l’appelle François Cheng, est connu pour ses coups de pinceau vigoureux, son trait elliptique et chargé d’émotion, et pour le surnom dont il s’était doté : Badashanren, (litt. « L’homme-montagne des huit Orients »). Membre de la famille impériale Ming, il devint moine bouddhiste pendant quelques années, puis renonçant à ses robes, écrivit selon la légende ”Muet” sur sa porte et ne prononça plus un seul mot de toute son existence. Sa peinture reconnaissable au premier coup d’oeil, est l’incarnation même du style xeiyi et de ce qu’on pourrait appeler la peinture spirituelle Chan héritée de la dynastie Sung.

L’autre figure incontournable des Individualistes révolutionnaires est Shitao (1630-1714), dont le nom signifie « Vagues de Pierre ». Il est resté célèbre pour ses portraits et pour ses paysages au lavis, simples et dépouillés, revêtus de calligraphies poétiques traduisant son amour pour la vie et la beauté du monde en dépit des vicissitudes endurées puisque, d’ascendance impériale lui aussi, il fut le seul survivant au massacre de toute sa famille lorsque les Qing prirent le pouvoir. On lui prête cette maxime d’inspiration taoïste: ”La méthode qui consiste à ne suivre aucune méthode est la meilleure des méthodes” et toute son oeuvre est bien la ”transcription de l’esprit” (xieyi) – et non la représentation – des choses de la nature comme cet oiseau sur la branche qui illustre cet article.

Avec l’époque moderne naquirent des peintres qui éprouvèrent pour ces maîtres du XVIIème une véritable vénération. Mais s’ils s’en inspirèrent, leur personnalité et leur génie leur ont permis d’apporter à l’art pictural ancestral une touche de modernité à la Picasso. Le plus emblématique est sans doute Qi Baishi (1864-1957) qui renoue avec l’art populaire en donnant leurs lettres de noblesse aux humbles créatures de la campagne. Il peint d’un trait simple et suggestif des sujets familiers : fleurs, insectes, poissons et crustacés.

Zhang Daqian (1899-1983)

Plus près de nous, le contemporain Zhang Daqian (1899-1983), originaire du Séchuan, lettré accompli versé aussi bien dans l’art de la peinture que dans celui de la calligraphie, de la gravure des sceaux et de la poésie, est resté célèbre tant pour ses géniales contrefaçons (!) que pour la liberté de sa peinture. Vers la fin de sa vie il reprit à son compte la saisissante technique ancestrale de « l’encre éclaboussée » de laquelle naquirent des œuvres originales proches de l’abstraction. C’est lui qui, en 1956, rencontra Picasso, devenant ainsi une référence pour ses compatriotes. Ses peintures viennent de connaître un extraordinaire « bond en avant » sur le marché de l’art et le Gugong de Taipeï lui consacre en 2019 une exposition majeure.

Mais celui qui incarne le mieux le style xieyi contemporain est à mon sens Pan Tianshou (1897-1971) dont on trouve les oeuvres au Memorial Mueum de Hangzhou qui lui est consacré.


Pan Tianshou (1897-1971)

Sous la pression que l’art Occidental faisait subir à la peinture chinoise, Pan a passé sa vie à tenter de préserver l’essence de la peinture chinoise en fondant une société de peinture traditionnelle chinoise, la Bai She (la Société blanche) dont le but était de soutenir la peinture chinoise dans l’esprit réformiste de Shitao et des Huit Excentriques de Yangzhou. Il considérait que les approches occidentales et orientales ayant des points de vue et des perspectives différentes devaient rester séparées pour ne pas se contaminer l’une l’autre et donc se déforcer. En 1949, les académies d’art chinois adoptèrent le Réalisme Socialiste et l’insistance de Pan pour l’héritage traditionnel devint vite impopulaire: il subit les affres de la Révolution culturelle jusqu’à sa mort en 1971.

Aujourd’hui quelques artistes chinois tentent de retrouver une peinture de facture très simple, à grands traits, proche du style ‘da xieyi‘ (grand xieyi) par une exécution très rapide et une maîtrise de la suggestion en privilégiant les seules lignes de force des sujets choisis.

 

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