Reflexions sur l’espace vide

Réflexions sur le vide en peinture chinoise

L’une des caractéristiques de la peinture à l’encre telle qu’elle était pratiquée en Chine ou au Japon (Sumi-e) et qui interpelle d’emblée le spectateur occidental est la place prépondérante de l’espace vide.

Sur le plan artistique, au lieu de l’achèvement par le (trop) plein, la peinture à l’encre recherche la simplicité de l’inachevé car ‘quand tout est dit, il n’y a plus de place pour le rêve’ comme dit l’adage. Le vide est ainsi nécessaire au plein : il plonge immédiatement le spectateur dans l’infinitude d’un monde à peine suggéré laissant à son imagination créatrice de l’espace pour s’y déployer.

L’espace vide est ce par quoi tout peut apparaître, il insuffle à l’œuvre vie et lumière, relie le monde visible à l’invisible, l’exprimé à l’ineffable, l’infime à l’immense, le réel au spirituel.  Il donne ainsi au sujet le plus banal, le plus ordinaire, comme les fameux Six Kakis de Mu Qi (XIII°s.) une dimension universelle. Et dès lors cette peinture n’est plus ni chinoise ni japonaise, mais vivante, transculturelle et contemporaine.

Mais cet usage immodéré du vide n’est pas un simple accessoire ou un tour de main. Il est le reflet de l’attitude spirituelle du peintre et c’est pourquoi il est dit que le plus important dans l’acte de peindre est l’instant de contemplation durant lequel le peintre suspend son pinceau ou prépare l’encre dans la pierre pour que, selon les termes de Wang Yu (XVII°s.) :

L’esprit doit être vide et clair, sans la moindre poussière,
Et le paysage pourra émerger des profondeurs de votre âme.

Ce qu’un maître japonais traduisait par :

Demeure en présence, bouge dans la Vacuité.

Si cette approche picturale nous touche encore aujourd’hui, c’est qu’elle répond au besoin fondamental de l’être humain de retourner à la source de sa propre nature essentielle, à la nature de son propre esprit, au-delà de l’agitation du monde.  Même si ce besoin sous-jacent est rarement conscient ou exprimé en ces termes, on en retrouve la trace dans nos rêves de grands espaces, dans nos aspirations aux voyages lointains dans l’inconnu, dans la quête de déserts sans balises, de haute mer ou de sommets immaculés, quête de ‘notre visage originel avant la naissance de nos parents’ comme dit le koan zen. Cet appel à se réveiller de l’illusion du monde résonne chez le peintre qui l’a entendu et qu’il le traduit par la simplicité de quelques coups de pinceau, la suggestion d’une montagne dans la brume, ou la simplicité d’une branche de prunus.

Car l’esprit comme l’espace vide n’a ni forme, ni couleur, il est sans limites et dénué d’allées et de venues ; il n’est, comme la simple feuille de papier immaculé, qu’un miroir limpide qui reflète sans jugement ni interférence la multitude des phénomènes.

En ce sens, la voie de l’encre est aussi une voie d’Eveil spirituel.

Jérôme Edou
Katmandou, 2024

 Pour aller plus loin :
Edou J. : Donner à voir le silence, Les deux Océans – Almora 2022
Marcel A. : L’appel des grues dans le ciel clair, Les deux Océans 2005
Cheng F. : Le vide et le plein, Le Seuil 1991
Cheng F. : Et le souffle devient signe, Iconoclaste 2001

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