Le sceau est d’abord un signe, un symbole. Il semble qu’il ait remplacé l’empreinte digitale trop personnelle pour les fonctions officielles. Il est donc devenu signature personnelle et/ou symbole de légitimité d’un pouvoir comme on parle aujourd’hui encore en France du ‘Garde des Sceaux’.

          En Chine, l’empereur, sa famille et ses offices avaient bien sûr des sceaux impériaux, tradition qui s’est transmise au Japon. Le plus célèbre de l’histoire est celui du premier empereur de Chine, Qin Shi Huang, le sceau héréditaire du Royaume, carré et en jade, qui s’est transmis jusqu’aux Ming où il fut perdu, avec l’inscription :
           ‘Mandaté par le ciel, puisse-t-il jouir d’une longue vie prospère.’

          Originellement les sceaux étaient taillés dans des carapaces de tortue, en os, en ivoire, plus tard en métal, en bois, en jade ou en pierres semi-précieuses. On choisit en général une pierre pas trop dure non friable et au grain fin, la qualité de la pierre étant aussi appréciée pour son aspect notamment coloré ou marbré.

          En relief ou en bosse (rouge sur fond blanc) ou en creux, intaglio (blanc sur fond rouge), les sceaux étaient gravés traditionnellement en écriture sigillaire, ronde et fine, sans pleins ni déliés, qui correspondait au stylet du graveur.

          En peinture extrême-orientale, les artistes disposent de 3 sortes de sceaux : un nom personnel, un sceau d’agrément et le sceau d’un bureau, école, atelier, etc. En peinture, on met généralement les 3 dans cet ordre du haut vers le bas. Ils peuvent être carrés, oblongues, ronds, avec ou sans contours. Deux sortes d’encre rouge sont utilisées : à base de soie et de cinabre, rouge vif ou à base d’armoise, peu onctueuse, spongieuse et d’un rouge plus foncé. Aujourd’hui encore, le sceau personnel remplace ou complète la signature en Chine dans les documents officiels.

          En général, selon le peintre chinois Wang Yi, professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Hangzhou, les sceaux carrés ou rectangulaires sont réservés au nom de l’artiste tandis que les formes oblongues ou ovales sont plutôt utilisées pour les sceaux d’agrément.

          En plus du contraste saisissant du cinabre avec le monochrome de la peinture, le sceau n’est pas une simple signature de l’auteur. Avec la calligraphie, la poésie et la peinture, il est devenu un constituant essentiel de l’oeuvre, qu’il rend plus vivante car il crée un contraste entre la liberté du trait de pinceau et l’énergie ramassée des caractères sigillaires : il y a d’une part l’oeuvre libre et la trace encrée semblable au vent et d’autre part ces caractères de pierre, figés, invariables, serties dans un minuscule espace

La place du sceau sur une peinture.

          Placer un sceau sur une peinture n’est pas une mince affaire. On évite en général de mettre deux sceaux en relief – ou l’inverse – côte à côte car l’esthétique des sceaux est aussi importante que celle de la peinture elle-même. La première recommandation est qu’il ne doit pas distraire la contemplation de la peinture. Il faut donc lui trouver un espace vide et non actif, ayant à l’esprit l’équilibre entre le plein et le vide pour que circule le Qi, l’énergie.

          On peut apposer le sceau d’agrément n’importe où mais il doit balancer et la peinture et le sceau nominal, la règle étant de toujours laisser un écartement d’un sceau entre deux sceaux. Ni trop loin ni trop près du bord de la feuille, il ne doit pas diminuer la peinture en prenant trop de place. En fait il n’y a pas de règle rigide pour placer un sceau mais on doit rechercher l’harmonie esthétique et artistique. On appelle souvent le sceau l’œil de la peinture car il est comme un œil qui regarde le spectateur.

          Selon Wang Yi, le sceau termine la veine – ou circulation – du Qi comme sur le schéma ci-dessous qui indique le cheminement du Qi sur une peinture de Pan Tianshou : entrée, montée et cheminement, retour vers la droite, sortie par la calligraphie et finalement le sceau.

 

 

 

De la multiplication des sceaux

          On trouve souvent plusieurs sceaux sur les peintures chinoises ou japonaises. L’auteur, comme au Japon notamment, peut avoir un sceau pour son nom de famille en intaglio et un autre pour son prénom en relief auxquels peuvent s’ajouter le sceau de l’atelier par exemple. De plus les peintres ne sont pas tous calligraphes ; il est donc d’usage de demander à un calligraphe d’annoter une peinture, les meilleurs textes n’étant d’ailleurs pas de simples illustrations de la peinture mais des oeuvres littéraires – poème, scénette en prose, évocation, etc. –  à part entière. Dès lors le calligraphe apposera aussi son sceau au bas de sa calligraphie. La coutume veut que le sceau ne dépasse pas en largeur la calligraphie.

De plus il était d’usage pour certains maîtres ou connaisseurs reconnus d’apposer des sceaux d’appréciation sur la peinture d’un autre artiste en signe de reconnaissance puis les collectionneurs ou propriétaires apposaient leur sceau sur une peinture acquise, ce qui en augmentait la valeur. L’une des conséquences est que l’on ne sait plus à la fin quel est le sceau de l’auteur, l’un des exemples les plus célèbre étant le cheval de l’empereur Xuanzong peint par Han Gan : ‘Clarté nocturne’

 

          Au Japon, le nom de famille est en général en blanc sur fond rouge (relief) et le prénom en rouge sur fond blanc (intaglio). S’il est accepté dans la copie d’œuvres de maîtres de recopier la signature (en ajoutant la sienne avec le terme ‘copie de…’) il est par contre totalement interdit de recopier un sceau. Lorsque l’étudiant en est jugé capable, il reçoit de son maître un nom (gago) en général composé d’un idéogramme du nom du maitre et d’un autre du nom de l’élève.

           La tradition de la calligraphie et du sceau sur une peinture est relativement récente car elle ne date que de l’époque de la peinture lettrée des Song (960–1279). Libérés des charges de l’état et donc du contrôle académique et centralisé, ces lettrés, amateurs éclairés, réunissent dans une seule œuvre calligraphie, peinture et poésie. Avant cette période – et après aussi en l’occurrence –  les peintres sont des artistes de cour qui peignent pour le bon plaisir de l’empereur donc il n’est pas question qu’il signe ou appose une signature individuelle. Yolaine Escande nous faisait remarquer avec un brin de malice que si Ma Yan laissait tellement de vide dans ses peintures, ce n’était pas (seulement) pour évoquer l’espace spirituelle ou la vacuité bouddhiste mais pour laisser éventuellement à l’empereur la place d’apposer son propre sceau…

Du sceau comme œuvre d’art à part entière

 

       Les 36 Sommets des Monts de l’Est – 8×6 cm

            Dès lors, la gravure de sceaux est devenu au fil des siècles une pratique artistique à part entière, individuelle ou en atelier comme celui du Musée des sceaux de Hangzhou. Le sceau japonais ci-dessus est un exemple de sceau artistique : en sigillaire, les traits sont droits mais arrondis aux extrémités ce qui rend cette écriture si harmonieuse. Il est signé par l’artiste Miyamoto Shuzan. ‘Les 36 sommets des Monts de l’Est’ font référence aux montagnes qui encerclent Kyoto sur trois côtés (sauf au Sud). C’est d’ailleurs la seule grande ville japonaise qui ne soit pas un port et ces montagnes la protégeaient et signifiaient aussi que les dieux veillaient à son repos.

           Aujourd’hui la gravure de sceau n’est plus seulement un art réservé mais est aussi devenu un artisanat populaire de rue où en quelques minutes on peut se faire graver un sceau d’agrément ou un sceau de signature dans toutes les villes touristiques de Chine, comme ici à Hangzhou.

            Graveur de sceaux dans la rue, Hangzhou

          En conclusion, selon Li Xiang Hong : ‘’Aujourd’hui en Occident, calligraphie chinoise et sceaux chinois ne sont peut–être plus nécessaires sur les peintures: la calligraphie latine horizontale par exemple dans une peinture de bambous complète parfaitement la verticalité des bambous.’’

          A nous, peintres Chan d’aujourd’hui de garder les principes fondamentaux de la tradition de la peinture à l’encre qui nous viennent de Chine et du Japon mais d’inventer ce qui remplacera calligraphie et sceau chinois sur nos peintures à l’encre de demain.

 

                                                                                                                         

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