Shi Ke (X°s.) : Deux patriarches mettant leurs esprits en harmonie

 

Liang Kai : Le VI° Patriarche Hui Neng déchirant les sutras

Alors qu’il enseignait au Pic des Vautours en Inde, le Bouddha montra une fleur à la foule. Personne ne comprit le message sauf Mahakasyapa qui sourit. Le Bouddha déclara alors :
”Je possède la doctrine secrète de la vision dharmique, l’ineffable et subtile vue du nirvana ; elle ouvre la porte à la vision du sans-forme, ne dépend ni des écrits ni des mots, et se transmet en dehors de toute écriture. Cette doctrine je la transmets à Mahakasyapa.”

Arrivé sans bruit en Chine par les oasis de route de la Soie au tout début de l’ère chrétienne, le bouddhisme s’est coulé dans l’environnement culturel taoïste autochtone auquel il emprunte langage, symboles et mythes.
La tradition du Dhyâna – translitéré chan ou channa en chinois – fut introduite en Chine entre 520 et 525 par un moine étrange, Bodhidharma, venu d’Inde du Sud, détenteur de la transmission de Mahakasyapa.
Après de nombreuses pérégrinations, Bodhidharma se serait finalement établit à Shaolin, et se serait assis en méditation face à un mur pendant 9 ans, refusant de parler à qui que ce soit, jusqu’à avoir atteint le grand Eveil. On dit qu’il fallut que son disciple principal Hui Ke se coupe la main et la lui offre pour qu’il sorte de sa quiétude… Il donne alors naissance à l’école chinoise de la pratique du Dhyâna, qui va lui aussi se siniser rapidement au contact du taoïsme pour devenir une voie bouddhique spécifiquement chinoise avant de s’exporter quelques siècles plus tard au Japon sous l’appellation de zen.
Bodhidharma est dès lors considéré comme le premier patriarche du bouddhisme chan.
Dès le VII° siècle, à la mort du Cinquième Patriarche Hongren, le Chan se scinde en deux écoles rivales, l’une dite du Nord préconisant un chemin progressif vers l’éveil (graduel) et une école du Sud dite ‘’subitiste’’ qui se caractérise par une économie de moyens et qui va devenir l’école officielle dont deux branches se transmettront au Japon pour donner naissance aux courants zen Rinzaï et Soto.

Gradualistes et Subitistes

Selon les propres termes de Bodhidharma, le chan se définit comme ‘’une transmission hors des écritures, sans dépendance à l’égard des mots et des lettres, qui pénètre directement le cœur-esprit (xin) de l’homme par la contemplation de sa propre nature pour réaliser la Bouddhéité’’.

Bien que la pratique du Dhyâna, que l’on traduit en général par absorption méditative ou contemplation, existe dans la plupart des écoles bouddhistes chinoises, l’approche spécifique des maîtres du Chan est de conduire le disciple à l’expérience directe de l’Eveil tel qu’il est décrit dans le Mahayana, par la méthode la plus efficace et la plus simple possible, en coupant court aux pratiques rituelles élaborées et aux spéculations doctrinales :
‘’Lorsqu’une pensée apparaît, soyez-en conscient. Dès que vous en aurez conscience, elle disparaitra’’.
Ce ‘’voir l’essence’’ est la spécificité du Chan qui unit indissociablement, comme la flamme et sa lumière, en une seule pratique l’absorption méditative (dhyâna) qui constitue les moyens de réalisation et la sagesse de la Vacuité (prajñâ).

                  Bodhidharma

Cette approche dite ‘subitiste’ – immédiate ou abrupte – fut initiée par le VI° Patriarche Huineng qui atteignit l’Eveil en coupant des bambous, même si cette légende ne vient pas de textes mais d’une peinture de Liang Kai (milieu du XIII°s.). Elle va rapidement se trouver en conflit au sein même du Chan, avec une approche plus progressive ou graduelle telle qu’elle était enseignée en Inde, et dans toute la sphère d’influence du Mahayana : l’Eveil qui est pureté originelle peut-il être atteint directement, subitement, dans cette vie par la combinaison de dhyana et prajna au détriment de toute pratique progressive et sans spéculation intellectuelle, ou doit-il être le fruit d’une longue purification et d’accumulations de sagesse et d’actes méritoires ?

Chan et Peinture

Ces deux approches, gradualiste et subitiste, évoquent analogiquement les deux aspects de la pratique de la peinture chan :
1 – Une voie graduelle qui est l’apprentissage technique progressif de l’encre et du pinceau, et qui passe en général par une pratique de la calligraphie et/ou par les gammes que sont les quatre gentilshommes. Par cette école du regard on ‘apprend à voir’ d’abord puis à transcrire cette vision sur le papier en éliminant tout bavardage pour ne garder que le simple, l’essentiel.
2 – La voie immédiate et spontanée, ‘’subitiste’’, qui est le plus court chemin entre l’intuition fulgurante du cœur et la main, un lâcher-prise animé par le souffle vital dans une économie de coups de pinceau. Mais comme une improvisation musicale qui parait simple, naturelle et spontanée, cette voie immédiate ne peut être que le fruit d’années de gammes et d’harmoniques sophistiquées ou, selon le dialogue bien connu entre le spectateur et le peintre chan :
          – Cela vous a pris combien de temps pour faire cette peinture ?
          – Dix ans et dix minutes !

Car il ne faut pas se laisser bercer par l’illusion new âge du spontané qui serait gage de liberté : la vision de la montagne qui émerge des nuages de la vacuité ne peut être que le fruit d’un apprentissage et d’une pratique, tout comme Bodhidharma, tout subitiste qu’il fut, passa cependant neuf ans assis en méditation devant un mur avant de le traverser…

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