Je me permets un commentaire du célèbre peintre chinois Shitao 1 concernant une formule devenue célèbre :

                Certains peintres ont l’encre, mais pas le pinceau, d’autres ont le pinceau mais pas l’encre. Il est                   difficile d’allier les deux qualités. Ceci provient de l’inégale répartition des dons chez les peintres.

L’encre, en imprégnant le pinceau, doit le doter de l’aisance ; le pinceau, en utilisant l’encre, doit la douer de l’esprit. L’aisance de l’encre est une question de formation technique2. Quant à l’esprit du pinceau, c’est une question de vie intérieure du  peintre, dont sa simplicité et l’humilité font partie.

Avoir l’encre mais pas le pinceau veut dire que l’on est investi de l’aisance que donne la formation technique, mais que l’on est incapable de donner libre cours à l’esprit de la vie.

Avoir le pinceau mais pas l’encre veut dire que l’on est réceptif à l’esprit de la vie, mais sans pouvoir cependant introduire les métamorphoses que donne l’aisance de la formation technique.

La formation technique au sens large consiste à pouvoir discipliner le chaos, discipliner la matière brute, c’est-à-dire l’encre. Car l’encre représente le tout possible, et l’indistinct, ce qui n’a pas encore de forme.

Le peintre, par son expérience pratique acquiert peu à peu l’aptitude à déchiffrer le chaos originel en donnant naissance aux formes et aux espaces entre les formes. Pour cela il faudra entrer en contact avec son propre chaos et le déchiffrer. C’est une voie intérieure à laquelle il est attendu, à une prise de conscience de lui-même et du monde qui l’entoure, à une capacité de se hisser hors de la confusion.

Très concrètement le peintre tchan ou sumi-e devra éviter de sauter des étapes décisives dans son apprentissage et donc ne pas éviter les règles de bases dans ses recherches. Shitao l’exprime en plusieurs recommandations :

         Qui souhaite s’affranchir des règles doit d’abord pratiquer les règles

Donc commencer par apprendre les règles pour :

1 – Avoir l’encre, donc la technique

Veiller à :

– la tenue juste du pinceau, qui suppose
– le sens de l’aplomb, de la verticale, ou les nuances du pinceau penché,
– la juste position des doigts (tel un pianiste)
– la perception de l’énergie dans la tenue du pinceau
– la compétence dans l’usage de l’encre dans les multiples variétés des encrages possibles, ce que les    vieux peintres de Chine appellent souvent les secrets de l’encre.
- la recherche de l’aisance dans la juste énergie de tenue du corps,

Apprendre:

– l’habileté pour tirer les formes à partir de l’encre,
– la composition pour créer l’harmonie d’ensemble de la peinture
– à utiliser du premier coup d’œil les lignes de force d’un paysage
– à préserver suffisamment les espaces vides.

Avoir la technique s’apprend avec lenteur et patience. Le peintre découvre autant ses limites que sa grandeur à restituer les formes de la nature. Au fur et à mesure il apprend à tirer une leçon précieuse de ses erreurs techniques.

2 – Avoir le pinceau, donc l’esprit de la peinture

            Sans pinceau, pas de peinture

Certes Shitao a raison, mais ici le pinceau est le symbole de l’Esprit parce qu’il est ‘‘mouvement’’ dans la main du peintre. Sa main restitue les mouvements de son cœur. Il capte et restitue toute la sensibilité, toute la force et la douceur, toutes ses intentions. Selon Yun Xiang :

             Le pinceau apporte le rythme spirituel, essence de la peinture

Comment peut-on déceler le rythme spirituel du peintre ? L’aisance dans le maniement du pinceau permet de donner une forme et de la rendre vivante par :

– le mouvement des variations de l’encre
– les dégradés et nuances indicibles et immatérielles
– le jeu des contrastes, des lumières et des ombres
– la dynamique d’une peinture, le souffle de la vie.

Tout ceci va permettre d’entendre le vent d’une peinture, de sentir l’eau couler, de voir les bambous se plier sous l’averse, de percevoir la finesse des vêtements ou des plumes de l’aigle. Suivant Shitao dans L’unique trait de pinceau :

La Création marie les principes complémentaires qui ont produit tous les phénomènes, ainsi le peintre marie l’encre et le pinceau et engendre un univers en lui-même aussi varié, riche et vivant que celui de la Nature.

Le pinceau représente l’élément dynamique, lié au geste créateur qui libère l’influx de la vie, anime la matière, transforme la forme en souffle…

*

          L’acte de peindre n’est pas une copie de l’univers : la peinture est elle-même un univers. Cette création dans l’acte pictural a quelque chose à voir avec la Création du monde et révèle les mêmes lois.

Robert Faure, 2018

Fondateur de l’Institut Robert Faure
et de l’Académie Internationale de Peinture à l’encre

______________________________
1
Shitao (1642-1707) fut un peintre brillant qui s’essaya à plusieurs styles de peinture de son époque. Puis vers la fin de sa vie son art se simplifia et fut admiré pour la sureté et l’élégance de ses coups de pinceau. Le condensé de son enseignement demeure dans son ouvrage ‘‘l’unique trait de pinceau’’.
François Cheng publia sur Shitao le livre d’art : La saveur du monde. Ed. Phébus 1998.
2 La formation technique est la base de la peinture en particulier à l’encre de Chine. Mais l’aisance, qualité personnelle, doit être présente au cœur des compétences techniques du peintre.

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